Cinquième lettre. Un quart des médicaments remboursés en Suisse sont des psychotropes. Le parallèle avec l'agriculture intensive, le mode de vie iatrogène, et l'appel à faire du mode de vie le premier traitement.

Cher Rudi,

Il y a des choses qui échappent au champ politique — peut-être simplement parce que notre attention n'a pas, jusqu'à maintenant, été portée dessus. Mais aussi, et dans ce cas probablement, parce que le sujet est tabou, et qu'il gêne tout le monde au point qu'on préfère l'enterrer.

Les consultations psychiatriques ont explosé ces dernières années, et la consommation de produits psychopharmacologiques augmente dans des proportions invraisemblables qui mettent les pharmaciens dans un rôle qu'ils n'ont pas vraiment choisi.

Toi qui connais bien l'agriculture, tu reconnaîtras la mécanique. L'agriculture intensive, elle aussi, s'est enfermée dans ses cercles vicieux : toujours plus d'engrais pour compenser l'appauvrissement des sols, toujours plus de pesticides pour compenser la perte des équilibres naturels, toujours plus de traitements pour réparer les dégâts des traitements précédents. Chaque solution apportée devient le problème suivant. Ce qui se passe au niveau médicamenteux relève exactement de la même logique : un médicament pour compenser un mode de vie pathogène, puis un médicament pour compenser le premier médicament — la santé, comme le sol, se dégrade sous l'effet conjugué des excès et des remèdes qui prétendent les corriger. Et de même qu'il existe une voie de sortie pour l'agriculture — retourner au vivant, à l'agriculture biologique, reconstruire la santé du sol plutôt que la compenser — il existe une solution de ce style pour la médecine : faire du mode de vie le premier traitement. C'est le parallèle que je te propose de suivre tout au long de cette lettre.

Près d'un quart des médicaments remboursés

Selon l'Observatoire suisse de la santé (Obsan), en 2020 les psychotropes représentaient 22,7 % de tous les médicaments facturés à l'assurance obligatoire des soins dans le secteur ambulatoire — c'est la classe de médicaments la plus prescrite en Suisse, et de loin les plus utilisés sont les antidépresseurs.

Et il ne sert, la plupart du temps, pas à soigner mais à maintenir la personne dans un mode de vie pathogène. Et donc, à terme, à empirer la situation dans le cercle vicieux d'un mode de vie pathogène favorisé par un médicament : c'est ce qu'on appelle une situation iatrogène.

Le concept de mode de vie iatrogène émerge comme une lucidité nécessaire face à la spirale infernale où les traitements médicamenteux, loin de résoudre les problèmes de santé, finissent par les aggraver en s'ajoutant à des habitudes déjà délétères. Imaginez un patient dont la dépression, déclenchée ou amplifiée par un mode de vie sédentaire, une alimentation déséquilibrée et un stress chronique, se voit prescrire un antidépresseur. Ce médicament, en stabilisant temporairement l'humeur, va souvent provoquer une prise de poids, une fatigue accrue ou des troubles du sommeil. Le médecin, face à ces nouveaux symptômes, pourrait alors ajouter un somnifère, puis un antidiabétique si la glycémie s'élève, créant ainsi une chaîne de prescriptions où chaque remède devient à son tour un problème. Ce cercle vicieux, où les médicaments masquent les symptômes sans corriger les causes profondes, transforme progressivement le mode de vie pathogène initial en un mode de vie iatrogène — un état où la santé se dégrade sous l'effet conjugué de mauvaises habitudes et de traitements devenus indispensables, mais contre-productifs.

Ce phénomène n'est pas anodin : il touche des millions de personnes, surtout celles souffrant de maladies chroniques ou de troubles psychiatriques. En psychiatrie, par exemple, les antipsychotiques de seconde génération, prescrits pour stabiliser des troubles bipolaires ou des schizophrénies, sont tristement célèbres pour leur capacité à induire un syndrome métabolique — diabète, hypertension, obésité — qui à son tour aggrave la maladie mentale. Les antidépresseurs, quant à eux, peuvent provoquer des dysfonctions sexuelles, des insomnies rebelles ou une apathie qui pousse à abandonner toute activité physique, renforçant ainsi la sédentarité et la dépression.

Même les benzodiazépines, souvent utilisées pour calmer l'anxiété, finissent par altérer la mémoire et la cognition, rendant le patient plus vulnérable à la dépendance et moins capable de gérer son stress par des moyens naturels. Chaque nouvelle prescription devient alors une béquille qui fragilise davantage l'autonomie du patient, jusqu'à ce que son existence entière semble dépendre d'un équilibre chimique précaire, lui-même saboté par son propre mode de vie.

Une logique systémique

Ce qui est frappant, c'est que cette dynamique n'est pas seulement individuelle : elle reflète une logique systémique dans laquelle la médecine moderne, malgré ses avancées, peine à intégrer une vision globale de la santé. Les médecins sont formés pour traiter des symptômes avec des médicaments, mais rarement pour remettre en question les habitudes de vie qui les sous-tendent. Pourtant, les preuves s'accumulent : une alimentation riche en aliments ultra-transformés et pauvre en nutriments essentiels favorise l'inflammation cérébrale, un facteur clé dans la dépression et les troubles neurodégénératifs. La sédentarité, quant à elle, réduit la production de BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor), une protéine essentielle à la plasticité neuronale et à la résilience psychologique. Et le stress chronique, en perturbant le cortisol, aggrave à la fois les troubles anxieux et les maladies cardiovasculaires. Dans ce contexte, prescrire un antidépresseur sans aborder l'alimentation, le sommeil ou l'activité physique revient à arroser une plante en pot tout en la privant de terre et de lumière.

La notion de mode de vie iatrogène permet de nommer cette réalité et d'en faire un levier de changement. Elle invite à une réévaluation critique des traitements : et si, avant d'ajouter un nouveau médicament, on se demandait si le problème ne venait pas plutôt d'un cercle vicieux auto-entretenu ? Et si, au lieu de compenser les effets secondaires d'un psychotrope par un autre, on cherchait à réduire la dose ou à le remplacer par une approche non médicamenteuse ? En psychiatrie, des études montrent que l'ajout d'une activité physique régulière peut être aussi efficace qu'un antidépresseur pour certains patients, avec des effets secondaires bien moindres. De même, une thérapie cognitivo-comportementale pour l'insomnie peut réduire le besoin en somnifères, tandis qu'un accompagnement nutritionnel peut limiter la prise de poids liée aux antipsychotiques. L'enjeu n'est pas de rejeter la pharmacologie, mais de l'intégrer dans une stratégie globale où le mode de vie devient le premier traitement.

Pourtant, ce changement de paradigme se heurte à des obstacles structurels. Les consultations médicales sont souvent trop courtes pour aborder ces questions, et les systèmes de santé récompensent davantage les prescriptions que les conseils en hygiène de vie. Les patients, de leur côté, peuvent craindre de perdre le filet de sécurité que représentent les médicaments, même si ceux-ci les enferment dans un état de dépendance et de dégradation progressive. Et puis, il y a la crainte de l'inconnu : beaucoup de médecins ne savent pas comment aborder ces sujets avec leurs patients, et beaucoup de patients ignorent que leurs symptômes pourraient être liés à leurs habitudes plutôt qu'à une maladie incurable.

Des pistes existent. En Finlande, par exemple, des programmes de prévention du diabète de type 2 ont permis de réduire de 30 % les coûts de santé en dix ans, simplement en combinant éducation nutritionnelle, activité physique et soutien psychologique. En France, des initiatives comme les « Maisons Sport-Santé » ou les « Ateliers du Bien Vieillir » montrent que des approches non médicamenteuses peuvent avoir un impact significatif sur la qualité de vie des patients. Même en psychiatrie, des unités spécialisées intègrent désormais des cuisiniers, des coachs sportifs et des thérapeutes en pleine conscience pour traiter la dépression ou les troubles bipolaires de manière holistique.

Le mode de vie iatrogène n'est pas une fatalité, mais un appel à repenser notre rapport à la santé. Il nous rappelle que les médicaments, aussi indispensables soient-ils, ne sont qu'un outil parmi d'autres — et que leur usage doit être mesuré, réévalué en permanence, et surtout, accompagné de changements durables. Car au fond, le vrai paradoxe de notre époque n'est pas que nous vivions plus longtemps, mais que nous passions une partie croissante de cette vie à gérer les conséquences de nos propres excès, soignés par des traitements qui, à leur tour, nous épuisent.

Un rôle que personne n'a choisi

Aucun pharmacien n'a signé pour tenir ce rôle faustien. Sans aucun débat, quelques synthèses historiques — chlorpromazine 1950, diazépam 1960, fluoxétine 1970 — ont fait du pharmacien le gardien de la stabilité par l'inertie en matière sociale, politique, familiale.

Et dans un silence assourdissant, cette tendance s'est installée durablement : les ventes d'antidépresseurs ont plus que doublé au cours des trente dernières années, et même si la courbe s'est aplatie ces derniers temps, les psychotropes restent — chiffre de l'Obsan — la première classe de médicaments prescrits en Suisse.