Résumé

La psilocybine, principe actif des champignons du genre Psilocybe, est une molécule connue, décrite et caractérisée depuis plus de soixante ans. À ce titre, elle appartient à l'état de la technique et ne peut pas, en soi, faire l'objet d'un brevet. Or, depuis 2020, un mouvement industriel précis et documentable se déploie : la synthèse d'analogues de la psilocine — esters, acétals, composés deutérés, agonistes courts du récepteur 5-HT2A — déposés sous brevet, et leur rachat par les grandes compagnies pharmaceutiques. L'acquisition par AbbVie du programme bretisilocine de Gilgamesh Pharmaceuticals, en août 2025, pour un montant pouvant atteindre 1,2 milliard de dollars, en constitue la démonstration la plus nette à ce jour. Parallèlement, en Suisse, pays pionnier de l'usage médical limité des psychédéliques, le volume des autorisations croît tandis que l'accès des nouveaux praticiens se resserre de facto. Le présent article documente cette double dynamique et soutient qu'elle appelle une vigilance de santé publique, dans la continuité des travaux d'Alexander Shulgin sur les tryptamines — travaux qui, eux, relevaient de la connaissance ouverte.


1. Introduction : une molécule libre, un marché à créer

La psilocybine (4-phosphoryloxy-N,N-diméthyltryptamine) a été isolée par Albert Hofmann en 1958, synthétisée peu après, et son métabolite actif, la psilocine, identifié dès les années 1960 [1]. Elle est aujourd'hui étudiée dans la dépression résistante, les addictions, l'anxiété et la détresse existentielle associées aux maladies graves [2, 3].

Une molécule ancienne, décrite dans la littérature, présente dans la nature, n'est pas brevetable : elle fait partie de l'état de la technique. C'est une donnée de base du droit des brevets, rappelée notamment par la littérature juridique consacrée aux psychédéliques : les composés connus issus de produits naturels ne peuvent pas être appropriés en tant que tels, mais il est possible d'obtenir des « brevets secondaires » portant sur des formulations, des polymorphes, des méthodes de traitement ou des procédés de fabrication [4].

Il en découle une situation économique singulière : plus l'intérêt thérapeutique de la psilocybine est établi par la recherche publique, moins la molécule elle-même peut être vendue avec une exclusivité, et plus la valeur se déplace vers ses dérivés — c'est-à-dire vers des molécules modifiées justement assez pour être nouvelles, non évidentes et brevetables.

La question traitée ici est simple à formuler : ce déplacement est-il le sous-produit neutre de l'innovation pharmaceutique, ou constitue-t-il une stratégie d'enclosure — au sens économique du terme — d'un espace thérapeutique jusqu'ici en accès relativement libre ?


2. L'État du droit : l'impossible brevet sur la molécule, la ruée sur ses variantes

Le droit des brevets distingue la découverte (non protégeable) de l'invention (protection possible pour vingt ans si nouveauté, activité inventive et application industrielle sont démontrées). La psilocybine et la psilocine en tant que telles ne satisfont pas au critère de nouveauté.

En revanche, l'Office américain des brevets a délivré neuf brevets liés à la psilocybine en 2021, année où une vingtaine d'autres demandes ont été publiées [5]. Les objets de ces brevets sont instructifs :

On observera que ces modifications chimiques sont précisément celles qui satisfont au droit des brevets. La deutération — substitution d'un atome d'hydrogène par du deutérium — illustre le mécanisme avec une clarté presque pédagogique : elle modifie le profil métabolique de façon parfois mesurable, mais son intérêt clinique dans ce cas précis reste à démontrer au moment du dépôt ; sa fonction première est de créer un périmètre d'exclusivité autour d'une molécule mère libre de droits.


3. Le précédent : AbbVie, Gilgamesh et la bretisilocine

Le 25 août 2025, AbbVie a annoncé l'acquisition du programme bretisilocine (GM-2505) de Gilgamesh Pharmaceuticals pour un montant pouvant atteindre 1,2 milliard de dollars, paiement initial et jalons de développement compris [8]. La bretisilocine est un agoniste synthétique du récepteur 5-HT2A, apparenté à la famille des tryptamines, de courte durée d'action, en développement de phase II pour le trouble dépressif majeur [8, 9].

Trois éléments méritent d'être soulignés :