Troisième lettre. Le dialogue avec le Sud global n'attend pas Berne : le pont se construit côté peuple, silencieusement, contre la timidité politique.

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Le pont s'estompe, nous bâtissons ailleurs

Cher Rudi,

J'ai vu ton enthousiasme à la sortie des votations sur la neutralité. Personnellement, je ne suis pas aussi enthousiaste que toi. Et je vais t'expliquer pourquoi.

Ce que ce vote a réellement validé

Le 27 septembre, la Suisse a dit non à 70 % — et le gouvernement a présenté ce score comme un plébiscite de la sagesse. Je vois les choses autrement. Ce vote n'a pas défendu la neutralité, mais sa version occidentalisée : une neutralité qui reprend docilement chaque paquet de sanctions européennes contre la Russie, et reste muette face aux violations du droit international ailleurs — en Cisjordanie, à Gaza, à Jérusalem-Est, selon les propres avis de la Cour internationale de justice. Une neutralité qui sanctionne l'agresseur de l'Est mais n'a jamais osé toucher à celui du Proche-Orient. Ce n'est pas de la neutralité, c'est de la géométrie variable.

Ce conflit, ensuite, n'a pas surgi de nulle part. L'expansion de l'OTAN à l'Est, malgré les assurances données puis bafouées ; le rejet des architectures de sécurité européenne ; huit ans de guerre dans le Donbass — tout cela a précédé, et nourri, la catastrophe du 24 février 2022. Aucun de ces faits n'excuse l'invasion, qui viole le droit le plus élémentaire. Mais tous expliquent pourquoi nous en sommes là. On a préféré ne pas les expliquer au peuple, parce qu'un conflit moral est plus confortable à vendre qu'un conflit géopolitique.

Ce que ce vote a donc réellement défendu, ce n'est pas la neutralité suisse : c'est la capacité de la Suisse à servir de relais à la politique de blocage de l'Occident. La Suisse a eu l'occasion de redevenir un pont, et elle a choisi de rester un fossé.

Le monde s'est déplacé pendant que nous débattions

Pendant que la Suisse se demandait si sa neutralité devait être stricte ou souple, le monde a tranché à sa place. Les BRICS s'élargissent et rassemblent désormais la majorité de l'humanité. Le G7 n'est plus le centre de gravité de l'économie mondiale — il n'en est plus que le salon d'attente. Les capitaux, les brevets, les universités, les accords de commerce se réorganisent le long d'axes qui ne passent plus par nous. Le Sud global n'est plus un objet de coopération au développement : c'est un sujet de l'histoire, qui choisit ses partenaires, ses monnaies, ses récits.

Or, qu'a fait la Suisse officielle ? Elle a voté pour rester dans le sillage européen, en se racontant que c'était de la neutralité. Soit. Les États choisissent leurs renoncements. Mais un peuple n'est pas tenu de choisir les mêmes.

Ce que Berne ignore, et qui existe déjà partout

Voici le constat le plus important de cette lettre, Rudi : le dialogue avec le Sud global n'attend pas Berne. Il a déjà lieu — partout, silencieusement, contre la timidité officielle.

Nos entreprises de négoce, notre pharma, notre agroalimentaire, notre ingénierie font des BRICS, de l'Afrique, de l'Asie du Sud-Est leur premier horizon de croissance — pendant que le discours officiel continue de traiter ces régions comme un arrière-pays à assister. Genève elle-même, sans s'en vanter, est devenue une des capitales du Sud : des dizaines de milliers de diplomates africains, asiatiques, latino-américains y négocient, y vivent, y tissent des réseaux qui compteront davantage, dans trente ans, que bien des accords bilatéraux. Nos universités forment leurs élites. Nos diasporas construisent les ponts que notre diplomatie n'ose même pas nommer.

La Suisse officielle a choisi le fossé. La Suisse réelle est déjà sur le pont — elle fait simplement l'effort de ne pas le remarquer.

Ce que je propose

Je ne propose pas une politique. Je propose un regard. Trois déplacements, qui ne demandent l'autorisation de personne :