Deuxième lettre. Trente ans hors du système médical : ce que la médecine manuelle sait faire, ce que les machines à 150 000 francs ne remplacent pas, et ce que l'industrie préfère ignorer.

Cher Rudi,
(Suite de : Du brevet pharmaceutique aux semences, même dérive)
La semaine passée, je t'écrivais pour dresser des parallèles entre la médecine et l'agriculture, à propos des semences brevetées et des brevets sur le vivant. Or il m'apparaît que ce parallèle mérite d'être exploré un peu plus avant.
On voit ici et là un agriculteur qui fait sans engrais, sans traitement de synthèse, des cultures qui donnent des résultats que les personnes au sein du paradigme d'une agriculture technique jugent impossibles. Mon père, par exemple, cultive du raisin sans pesticides — ce qu'un vigneron du coin jugeait impossible. On trouve régulièrement quelques agriculteurs perdus dans la garrigue qui obtiennent des courges énormes sans arrosage, des salades et des choux gigantesques sans traitement. Ce qui, aux yeux de l'agriculteur dépendant de la technique, encore une fois, relève du miracle.
Or j'ai découvert, dans ma propre chair, que ce mécanisme dépasse largement l'agriculture. Laisse-moi te raconter.
J'ai une histoire un peu similaire à te conter en matière de médecine. Il me faut d'abord te raconter ce qui m'est arrivé.
À 18 ans, je me suis cassé la colonne vertébrale. Je suis ce qu'on appelle un paraplégique — un paraplégique incomplet. À l'époque, les paraplégiques étaient rééduqués à Genève. Juste après ma rééducation, ce centre a fermé, et tous les paraplégiques sont désormais pris en charge près de Lucerne, à Nottwil, dans un immense centre qui pratique une médecine très spécialisée — donc on les regroupe là. Mais un petit lot de patients, dont je fais partie, n'a pas vu son dossier transféré au nouveau centre. J'ai donc passé trente ans en dehors de tout contrôle ou suggestion des médecins de la paraplégie. Et j'ai développé par moi-même des manières de gérer mon corps : des manières bon marché, parfois coûteuses, mais en tout cas loin des techniques ultra high-tech.
Pour gérer les mouvements involontaires et la spasticité, j'ai par exemple pratiqué énormément de massages. J'ai appris des techniques de respiration.
Puis, pour un problème un peu plus grave que d'habitude, j'ai finalement été rattrapé par les médecins de la paraplégie. Ils m'ont proposé d'installer dans mon corps des machines invraisemblables, qui coûtent une fortune.
Ils prétendaient que je gérerais mieux mes mouvements involontaires avec une machine grosse comme un réveil-matin, logée dans mon ventre, qui instille un liquide à travers un tuyau passant entre les vertèbres, directement dans le liquide céphalo-rachidien. La machine en question coûte pas loin de 150 000 francs ; avec l'entretien, on est à 250 000 francs sur une vingtaine d'années.
Et elle pose de nombreux problèmes — du propre aveu des études rétrospectives, qui disent qu'on en pose beaucoup trop et qu'elles causent beaucoup de complications. Ces études rétrospectives, apparemment, les médecins de la paraplégie ne les ont pas lues.
Quand je suis arrivé à cet hôpital, on a insisté lourdement pour me poser une de ces machines. Quand je disais que je gérais ma spasticité avec des massages, on me répondait que c'était beaucoup d'efforts pour peu de résultats, et que j'irais mieux avec leur machine. Je ne les ai pas crus. Ce qui était évident, c'est qu'ils ne connaissaient pas ma façon de faire : ils ne l'avaient simplement pas étudiée. On pourrait le faire — cela fait partie de la médecine.
C'est ce que j'appelle l'entraînement systémique : on est poussé vers des solutions toujours plus complexes.
Ce que je réclamais depuis vingt ans, c'était plus de physiothérapie. Parce que je sais que la physiothérapie est efficace. Mais la physiothérapie est simple : elle dépend simplement de personnel. Et on ne forme pas assez de personnel. L'école de physiothérapie de Genève est misérable — pas assez de place, des locaux vétustes. La physiothérapie, en Suisse, c'est trois ans de formation ; en France, c'est cinq. Et l'on sent la différence de connaissances quand on a un physiothérapeute d'origine française.
On sous-estime donc complètement une médecine manuelle, et l'on choisit des solutions high-tech en se disant que c'est sûrement mieux. Ça n'est pas mieux — sauf pour l'industrie.
Car cette machine à 150 000 francs, il a bien fallu la fabriquer quelque part. Et là, on retombe sur le même constat que pour l'agriculture : des solutions toujours plus lourdes techniquement, pour des résultats qui ne sont pas meilleurs, voire moins bons, mais qui en revanche nous rendent dépendants d'une industrie toujours plus lourde, dont on peut déjà deviner qu'elle n'est pas pérenne. Elle a en effet besoin d'énormément de ressources, en minerais, en énergie — des ressources qui sont en train de disparaître. On sait peu, par exemple, que les minerais de cuivre qu'on extrayait il y a cent ans contenaient 3 % de cuivre ; aujourd'hui, ils en comptent 0,1 %. Pas besoin d'être devin pour constater que toutes les promesses technologiques qu'on nous fait vont rapidement être confrontées à l'impossibilité d'extraire de la terre le cuivre et les autres métaux. D'autant plus qu'avec l'appauvrissement des minerais, il faut plus d'énergie — donc plus de pétrole — pour les sortir de terre.
On voit donc l'ensemble d'un système ultra technologisé qui fait des pieds et des mains pour s'imposer partout, pour supplanter les savoir-faire qui demandent moins de moyens et plus de subtilité — alors même qu'il ne saurait durer dans le temps.