Lettre ouverte à propos des poupées en silicone à vocation sexuelle

Pour un débat clinique plutôt que moral

À celles et ceux qui s’intéressent, dans le champ psychologique, clinique ou social, à la question des poupées sexuelles réalistes,

Cette lettre ouverte part d’un constat simple : les poupées en silicone à vocation sexuelle sont encore très souvent abordées sous l’angle de la condamnation morale, de la suspicion pathologique ou de l’inquiétude sociale.

Beaucoup de prises de position publiques semblent moins fondées sur des observations cliniques rigoureuses que sur des préjugés, des craintes symboliques ou des réflexes de rejet.

C’est précisément cette difficulté à penser le sujet autrement que sous l’angle de l’anomalie, du danger ou de la régression qui motive cette réflexion.

La question me paraît mériter d’être posée de manière générale, sans viser une personne en particulier.

Je peine à comprendre pourquoi l’usage des poupées sexuelles par des adultes suscite autant de condamnations, alors que l’usage des ours en peluche, des doudous et des poupées chez les enfants ne fait l’objet d’aucune inquiétude comparable.

Je m’explique.

Les personnes majeures sont, en principe, considérées comme responsables de leurs actes, de leurs choix affectifs et de leur rapport au monde. Elles sont censées disposer d’une autonomie psychique suffisante pour organiser leur intimité, leurs objets d’attachement, leurs compensations, leurs rituels et leurs formes de réconfort.

Les enfants, au contraire, sont par définition des êtres en développement. Ils sont encore immatures sur le plan émotionnel, dépendants de leur environnement, et bien davantage susceptibles de confusion entre imaginaire, attachement et réalité. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir un enfant faire une crise de larmes, de rage ou de désespoir parce qu’il a perdu son doudou, son ours ou sa poupée. À strictement parler, si l’on appliquait aux enfants les critères de suspicion que certains psychologues appliquent aux adultes propriétaires de poupées, on pourrait y voir un attachement pathologique à un objet inanimé.

Or personne, à ma connaissance, ne propose sérieusement d’interdire les ours en peluche, les poupées d’enfants ou les objets transitionnels. Bien au contraire : la psychologie de l’enfance reconnaît volontiers leur fonction apaisante, symbolique, affective et structurante.

Pourquoi, dès lors, ce qui est reconnu comme légitime chez l’enfant deviendrait-il nécessairement suspect chez l’adulte ?

On objectera sans doute que la sexualité change tout. Mais cette réponse me semble insuffisante. Elle révèle peut-être davantage notre malaise collectif vis-à-vis de la sexualité adulte que la réalité psychologique des personnes concernées. Car si l’on admet qu’un objet peut soutenir l’imaginaire, l’attachement, la régulation émotionnelle ou la solitude chez l’enfant, pourquoi faudrait-il exclure par principe qu’un objet puisse jouer, chez certains adultes, un rôle de médiation affective, de présence, de réconfort ou même de stabilisation psychique ?

Il ne s’agit évidemment pas de nier que des usages problématiques puissent exister. Tout objet, toute pratique, toute relation même, peut devenir envahissante, compulsive ou délétère. Mais cette possibilité ne suffit pas à condamner l’objet lui-même. On ne condamne pas les livres parce que certaines personnes s’y réfugient pour fuir le monde. On ne condamne pas les animaux de compagnie parce que certaines personnes projettent sur eux des besoins affectifs excessifs. On ne condamne pas les jeux vidéo, les collections, les pratiques spirituelles ou les œuvres d’art au seul motif qu’elles peuvent, chez certains individus, devenir le support d’une fuite ou d’une fixation.

Pourquoi les poupées sexuelles réalistes feraient-elles exception ?

Je ferai d’ailleurs remarquer qu’on n’a jamais vu, à ma connaissance, un adulte propriétaire d’une poupée en silicone faire une crise de rage ou de désespoir en public parce que sa poupée a été perdue ou abîmée. À l’inverse, ce type de réaction est courant chez l’enfant privé de son doudou. Pourtant, c’est l’adulte que l’on soupçonne de pathologie, et l’enfant que l’on comprend.

Ce contraste me semble révélateur.

Je ne prétends pas que la relation à une poupée sexuelle soit équivalente à la relation d’un enfant à son doudou. Les contextes, les âges, les fonctions psychiques et les enjeux symboliques sont évidemment différents. Mais je crois que la comparaison permet de mettre en lumière une incohérence : nous acceptons sans difficulté l’idée qu’un objet inanimé puisse jouer un rôle affectif, transitionnel ou apaisant lorsqu’il s’agit d’un enfant ; nous devenons en revanche beaucoup plus hostiles lorsque cet objet concerne un adulte, son intimité, sa solitude ou sa sexualité.